H24 – 12H – Le cri défendu © Les Batelières Productions

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« H24 » : une série pour dénoncer les violences envers les femmes

De l’incident le plus anodin aux atteintes les plus graves, la série de courts-métrages H24 – 24 heures dans la vie d’une femme, diffusée depuis octobre sur Arte, dénonce toutes les violences dont sont victimes les femmes au quotidien. Dans chacun des 24 épisodes (et un bonus), le trio composé d’une écrivaine, d’une réalisatrice et d’une comédienne, propose un récit percutant de ces instants d’effroi. Entretien avec les productrices de la série, Julie Guesnon-Amarante et Justine Henochsberg, de Batelières Productions.

Qu’est-ce qui vous a poussé à porter le projet de série H24 ?

Les Batelières Productions : C’est un projet très particulier qui, au départ, a émané des réalisatrices elles-mêmes : Nathalie Masduraud et Valérie Urréa. Leur concept tenait en quelques lignes : 24 faits réels incarnés par 24 écrivaines et joués par 24 comédiennes dans une seule série H24. H24, car cela représente la journée d’une femme pas vraiment ordinaire, puisque marquée heure par heure par des faits de violences, des plus banals aux plus tragiques. On a tout de suite adhéré au projet qui a pris beaucoup d’ampleur par la suite. En effet, Arte nous a poussé à voir plus grand, en faisant venir des réalisatrices invitées, comme Sandrine Bonnaire ou Clémence Poésy, ou en donnant une envergure européenne au projet, puisque l’on peut voir des épisodes en anglais, en italien, en espagnol.

 

Une fois le concept posé, comment s’est organisée concrètement la production de la série ?

BP : Un long travail de recherche de faits réels dans la presse a démarré. Il a permis d’identifier une grande diversité de situations de violences auxquelles les femmes sont confrontées chaque jour. Cela part de sujets plutôt légers comme dans l’épisode qui évoque le sexisme vestimentaire (Ndlr : 10 cm au-dessus du sol) ou celui du chignon, mais aussi de sujets très durs comme dans Revenge Porn où l’on comprend qu’une mère a perdu son enfant qui s’est suicidé. En mars 2020, le confinement a démarré mais ça n’a pas freiné le projet. On a commencé à contacter toutes les écrivaines dont on appréciait le travail. Et elles ont toutes acceptées. Ensuite le casting a démarré auprès des comédiennes. A l’instar des écrivaines, de grands noms comme Diane Kruger ou Camille Cottin nous ont rejoints très vite. En tant que productrices de documentaires, c’était une première pour nous, comme pour les réalisatrices qui n’avait jamais réalisé de fiction. Avec elles, on a fixé un dogme que l’on retrouve pour chaque épisode : avoir la même monteuse, la même musique, une narration unique, le monologue de l’actrice qui incarne seule le texte, et un lieu unique. Il y a un an, en plein second confinement, on était en tournage, mais malgré tout, on a pu le mener jusqu’au bout.

Le parti pris a été de montrer une grande diversité dans le type et l’intensité des violences dénoncées. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

Les violences envers les femmes sont totalement protéiformes. L’idée était d’avoir un prisme assez large avec différentes nuances de gris dans l’approche de ce phénomène. Car parfois, il s’agit de violences du quotidien qui ne se manifestent pas forcément par des coups. L’idée n’était pas de faire un catalogue exhaustif mais de montrer un échantillon de choses qui, en 24 heures, se produisent partout. Les autrices se sont réapproprié les faits divers que l’on avait choisis de raconter. A l’instar des comédiennes, qui se sont toutes retrouvées dans au moins un des épisodes, la plupart des écrivaines ont été confrontées à ces violences à un moment ou à un autre de leur vie. C’est aussi pour cela que les textes résonnent très fortement. C’est ce qui a contribué à la singularité et à la réussite du projet. Toutes avaient envie de prendre la parole pour dire stop, mais d’une autre manière, en convoquant l’art au service de cette cause.

 

« Ça n’est pas arrivé », « Le cri a duré un an, personne n’a entendu. » : ces répliques sont récurrentes dans la série, que nous disent-elles ?

Les femmes sont confrontées à des violences qui restent sourdes mais qui sont néanmoins réelles. Sourdes parce qu’encore trop maintenues dans le silence et la banalité. Cette banalisation de la violence ne doit ni avoir lieu ni être tolérée. Le silence, l’indifférence est quelque chose qui était omniprésent dans notre matériau de départ : des faits divers qui sont pour la plupart des lignes complètement anonymes dans les journaux. Très souvent, il s’agit de femmes qui se sont manifestées mais qui n’ont pas été entendues. L’épisode avec Valeria Bruni-Tedeschi qui raconte un féminicide, correspond à l’histoire d’une femme qui avait porté plainte, qui s’était manifestée auprès de la famille, d’amis, de la police mais que personne n’avait voulu entendre.

 

C’est donc le problème de la société dans son ensemble ?

C’est un problème de société mais qui pose aussi des enjeux au niveau juridique et politique. Les outils doivent absolument être adaptés et les consciences doivent s’éveiller. L’accueil de la série par le public a été très favorable et c’est porteur d’espoir. Beaucoup d’institutions se sont également rapprochées de nous : la magistrature souhaite organiser des projections, la police nationale va engager des actions de sensibilisation. En montrant un phénomène dont il n’est pas facile de parler, la série a contribué à ouvrir le débat.

Chaque épisode est saisissant, et par certains aspects, radical : est-ce une manière de montrer la radicalité de ce fléau des violences faites aux femmes ?

C’est un vrai manifeste. L’idée était que ce soit vraiment un programme d’impact. Les réalisatrices sont parties d’un ras-le-bol un matin en raison d’un énième féminicide dont elles avaient entendu parler à la radio. Elles ne voulaient plus rester les bras croisés, et se sont demandé ce qu’elles pouvaient faire à leur échelle, en tant qu’artistes. On est plus de 100 femmes à avoir collaborer à la série, tous métiers confondus, et ça nous a permis de voir toute la force, l’énergie, la créativité que l’on pouvait dégager ensemble.

 

C’est une série qui touche les femmes bien sûr, mais qu’en est-il des hommes ?

BP : L’idée n’était ni d’être contre les hommes ni de donner des leçons. Les hommes présents sur le plateau de tournage ont été très touchés, comme beaucoup d’autres d’ailleurs. Ça les a éclairés sur certaines situations, en leur faisant prendre conscience de cette violence souvent insidieuse et qui gâche la vie. L’objectif c’est bien d’en finir avec le « il ne s’est rien passé » alors qu’en réalité, il s’est bien passé quelque chose. On le voit dans l’épisode sur le chignon ou celui avec le professeur de violoncelle, un peu trop présent et dont le comportement est déplacé.

 

Dans la série on voit aussi des femmes en lutte, qui s’élèvent contre ces violences…

On le voit par exemple dans Le cri défendu, l’épisode qui se passe au « Burger Queen ». Il a suscité beaucoup de réactions positives parce que l’actrice, Déborah Lukumuena, montre une femme qui ne se laisse pas faire et qui prend la défense d’une autre femme. De la même manière, l’épisode avec la boxeuse montre aussi une femme qui se défend. Ça a fait ressurgir des choses pour plein de femmes de générations différentes, mais la série a eu un impact particulier sur la jeune génération, et c’est très positif. On se rend compte qu’elles ont des armes qu’on n’avait pas, des armes pour réagir face à ces violences et qui leur permettent de ne pas rester dans la soumission.

 

Propos recueillis par A-S. Lebon

Les vingt-cinq épisodes sont à retrouver en intégralité sur H24 - Séries et fictions | ARTE

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