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« La Prière aux étoiles » de Marcel Pagnol : le rêve d’une trilogie sacrifiée au nazisme

Poussé à détruire son œuvre pour résister à la mainmise nazie sur la culture et les médias sous l’Occupation, « La Prière aux étoiles », qui aurait dû être la seconde grande trilogie de Marcel Pagnol, ne vit jamais le jour. Cette œuvre inachevée reprend aujourd’hui vie grâce à son adaptation en bande dessinée. Retour sur une période méconnue de la vie et de l’œuvre de Marcel Pagnol.

Il ne reste aujourd’hui que cinq minutes de ce film dont la quasi-totalité a disparu sous la propre hâche de Marcel Pagnol, devant son équipe de tournage de l’époque, médusée et impuissante. C’était en 1941, la France était alors sous le joug de l’occupant nazi. Alors que l’on vient de célébrer le 47ème anniversaire de sa mort, Marcel Pagnol reste un monument de littérature et de cinéma, dont l’héritage reste vivace bien au-delà de la Provence.

La récente adaptation en bande dessinée de « La Prière aux étoiles » par les éditions Bamboo, est l’occasion de revenir sur une période peu connue de la vie et de l’œuvre de son auteur. C’est aussi une période trouble de l’histoire de France pendant laquelle Marcel Pagnol s’est engagé pour résister au nazisme, quitte à détruire une œuvre chère à son cœur.

Face aux heures sombres de l’Histoire

Avant que la France ne bascule dans la tyrannie, Marcel Pagnol est en pleine ascension. Avec une carrière d’écrivain et de dramaturge démarrée dès les années 20, il compte déjà de nombreux succès à son actif : Topaze ou encore Marius, Fanny et César qui donneront naissance à la fameuse Trilogie marseillaise. Mais c’est aussi comme cinéaste qu’il s’exprime. Dix ans avant l’épisode malheureux de « La Prière aux étoiles », il commence à écrire pour le cinéma. Marcel Pagnol prend le train de l’effervescente époque du cinéma parlant. Très vite il passe derrière la caméra et enchaine les productions : César, Le Schpountz, les adaptations de Giono, Regain et La Femme du boulanger. Fort de ses succès, il n’hésite pas à créer sa société de production « Les Films de Marcel Pagnol » et ses propres studios dans le 8ème arrondissement à Marseille. Lorsque le destin de la France bascule en 1940, il a déjà réalisé onze films.

La guerre va sérieusement contrarier ses projets. Déjà, pris dans la tourmente des premiers conflits, le tournage de « La fille du puisatier » s’avère difficile. La défaite de juin 1940 forcera Marcel Pagnol à en modifier la fin pour intégrer le discours de capitulation du Maréchal Pétain. Le destin tragique des personnages rejoint alors celui de tout un pays. A sa sortie en décembre 1940, le film sera censuré par le régime nazi. Marcel Pagnol en garde un goût amer, et une profonde aversion pour le régime de Vichy.

Une trilogie comme une déclaration d’amour

Loin de se décourager, et alors que la France est sous occupation allemande, il s’investit dans le scénario de ce qui aurait dû être sa seconde grande trilogie : « La Prière aux étoiles ». Dans cette comédie romantique, sur laquelle il travaille depuis quelques années déjà, Florence, Dominique et Pierre seront les protagonistes d’une intrigue amoureuse en trois volets. Elle s’inspire largement de son histoire personnelle et notamment de son histoire d’amour tumultueuse avec Josette Day. C’est d’ailleurs pour elle qu’il écrit, elle qui est à la fois sa muse et incarnera le personnage de l’actrice, Florence. A ses côtés, il va mettre en scène son riche amant lyonnais, Dominique, et un musicien désenchanté, Pierre. Pagnol plante ainsi le décor : « À Paris, durant l'entre-deux-guerres, Florence est une jeune actrice de cinéma libre et désinvolte. Elle se laisse entretenir sans l'aimer par Dominique, le fils d'un riche industriel lyonnais. Mais quand Florence apprend que Dominique a financé tous les films où elle a obtenu un rôle, elle refuse catégoriquement de l'épouser. Chaque soir, Florence adresse une prière aux étoiles, caressant l'espoir de faire la rencontre amoureuse qui changera le cours de sa vie. Et un beau jour, son chemin croise celui de Pierre, un compositeur de musique désenchanté. Ensemble, les amants fuient la capitale pour vivre leurs amours, cachés à l'hôtel des Calanques, dans le Midi. »

Marcel Pagnol semble avoir toutes cartes en mains pour démarrer le tournage des premières scènes : il filme en zone libre et maitrise toute la chaine de production grâce à ses studios. Bien décidé à ne pas laisser l’ennemi mettre son nez dans le projet, il filme les premières scènes sur le port de Cassis.

En résistance, il fait disparaitre son œuvre

Toutefois, vivre dans la France de 1941 avec une pression croissante de l’occupant va rapidement compromettre le projet. Déjà, les lois contre les Juifs du régime de Vichy contraignent son assistant ainsi que son chef opérateur à cesser le travail. C’est un premier coup dur. Mais ce n’est que le début. Les moyens viennent vite à manquer : l’électricité est rationnée, bois, métal et peinture nécessaires aux décors se font rares, tout comme le tissu servant aux costumes. Mais les écueils vont se multiplier, surtout lorsqu’il va s’agir de tourner les scènes parisiennes du film, en zone occupée.

Car un des piliers de la conquête du IIIème Reich est la propagande nazie. Celle-ci passe par la maitrise de tous les canaux de diffusion médiatiques et culturels. Mettre la culture au pas en fait donc partie. Le cinéma n’y a pas échappé. C’est alors que l’envoyé de Joseph Goebbles, Alfred Greven de la société de production Continental Films, débarque à Marseille. La Continental Films est un des outils du régime nazi qui doit permettre une mainmise totale sur le cinéma français. Greven souhaite justement proposer à Marcel Pagnol de distribuer la « Prière aux étoiles ». Car c’est un cinéaste déjà très connu en Europe. Ses films sont particulièrement appréciés Outre-Rhin après les immenses succès de Topaze et de la version allemande de Marius. Il refuse formellement de livrer son œuvre aux allemands puis, pour singer Alfred Greven, prétexte que les pellicules sont inexploitables et qu’il va s’en débarrasser. Alfred Greven le prend au mot et demande d’assister à la destruction des bandes. Ce qu’il fera, à coups de hache, dans la cour de ses studios marseillais devant son équipe abasourdie. La « Prière aux étoiles » prend fin et avec elle s’éteint le rêve d’une seconde trilogie.

Les champs d’œillets comme refuge

Mais la Continental n’en restera pas là. Alfred Greven revient à la charge et tente de séduire le cinéaste en lui proposant un poste de direction au sein de la société de production afin de réaliser des films de propagande. Marcel Pagnol esquive et tente de gagner du temps. Il refuse de collaborer. Il finira par prétendre qu’une cécité le gagne, l’obligeant à arrêter le cinéma. Ce qu’il sera contraint de faire, la mort dans l’âme. Il vend alors ses studios à la Gaumont mais n’abandonnera pas le cinéma pour autant. En attendant, il décide d’acheter un domaine horticole à la Gaude dans les Alpes-Maritimes. Il y cultivera des œillets avec le personnel de son studio qu’il réembauche comme ouvriers agricoles. Il leur permet ainsi d’éviter le Service du travail obligatoire et l’exil loin de la France.

Fin de son projet de trilogie, fin de son histoire d’amour avec Josette Day, Marcel Pagnol est aussi amer qu’une des répliques qu’il a écrit pour le rôle de Florence : « Voilà ma prière aux étoiles. Elles ne m'ont pas répondu. Et vous, je vous en veux de tout l'amour que vous avez pour moi. Au moins vous savez la douleur d'aimer. Moi je ne sais pas... ».

 

 

Ferdinand Charpin, un des personnages culte de la trilogie de Pagnol est de Venelles !

Faites connaissance avec Ferdinand Charpin, natif de Venelles-le-haut, dans les Bouches-du-Rhône, qui a brillamment incarné le personnage de Panisse dans la trilogie marseillaise de Marcel Pagnol. Ces films retracent une époque et une culture propre à la région Sud et continuent de faire florès encore de nos jours auprès du grand public. Retrouvez l'article sur maregionsud.fr 

Scénario : Serge Scotto et Éric Stoffel

Story-board : Marko

Dessins : Iñaki Holgado

Couleurs : Sébastien Bouet

Le pitch de l'éditeur : https://www.youtube.com/watch?v=W7ybX_g35es