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© Pierre-Emmanuel Trigo
Culture, Particulier

Débora Waldman, une cheffe d’orchestre qui donne le ton

Mis à jour le 12 février 2024

Debora Waldman est la première femme cheffe d’orchestre permanent d’un orchestre national en France. En frayant son chemin, elle a ouvert la voie pour ses consœurs et remis sur le devant de la scène des compositrices de génie oubliées par l’histoire. Aujourd’hui aux manettes de l'Orchestre d’Avignon Provence, elle continue de valoriser des musiciennes dans une programmation à son image. 

Née au Brésil de parents musiciens, Debora Waldman a grandi dans un kibboutz en Israël avant de s’installer en Argentine pour entamer des études de direction d’orchestre, puis en France où elle intègre le Conservatoire National Supérieur de Musique. Directrice artistique et musicale à l’orchestre national Avignon Provence et cheffe associée à l’auditorium opéra de Dijon, elle a quitté son pupitre pour répondre à quelques questions.  

Toute votre vie, la musique vous a entourée, s’inscrivant dans une histoire familiale, traditionnelle et professionnelle. Comment exprimer ce qu’elle représente pour vous ?  
Ça serait trop banal de dire que la musique est ma vie, parce que la vie est composée de tellement de choses que j’aime, mais je pense que c’est l’essentiel de ma vie. Ce qui m’attire dans la musique, c’est qu’elle permet d’aller vers les autres, de communiquer avec eux.  

A 17 ans, votre mère, cheffe d’orchestre elle aussi, vous a proposé de la remplacer lors d’une répétition. Qu’avez-vous ressenti en endossant ce rôle pour la première fois ?  
Je me souviens encore des gestes que j’ai fait, alors que c’était il y a longtemps. C’était une chanson qui m’était très chère et qui avait été arrangée pour l’orchestre, bien sûr. Je me souviens de cette volonté de communiquer, de chanter. C’était quelque chose de l’ordre du spirituel qui se passait entre moi et les musiciens. C’était très fort parce que c’était une chanson religieuse et qui en plus était jouée dans un lieu de culte.  

Votre métier est un grand mystère pour la plupart d’entre nous. En quoi consiste-t-il ?  
Le chef d’orchestre doit rassembler les énergies de tous afin de les amener dans la même direction. Dans l’idéal, il faudrait arriver à arrêter et reprendre la musique sans rien dire ! Il faudrait, juste avec les gestes, l’énergie, le regard, l’attitude, sculpter les sons pour en faire quelque chose. A Avignon, il y a une quarantaine de musiciens, c’est une formation dite « Mozart », avec deux contrebasses. Mais un orchestre peut aller jusqu’à 120 musiciens, avec 8 contrebasses, toutes les percussions et tous les cuivres. Tous les musiciens sont des experts, ont un haut niveau, et chacun sait ce qu’il veut faire. A travers mes gestes, je dois faire en sorte qu’ils aillent tous vers la même idée. Parfois j’arrive à imposer la mienne, parfois je trouve leur idée trop bien alors je la mets en œuvre et parfois, et c’est ce que j’aime le plus, on arrive à cette troisième idée qui nait de la mienne et de la leur. C’est un vrai moment de grâce.  

Vous êtes aujourd’hui la première femme cheffe d’orchestre permanent d’un orchestre national en France. Rétrospectivement, avez-vous le sentiment que ce parcours était semé d’embûches ?  
Ce n’étaient pas des obstacles, parce qu’il n’y avait tout simplement pas de parcours. C’était impossible, il y a 15 ans, d’avoir une carrière de cheffe d’orchestre comparable à celle d’un homme de mon âge. J’ai dû aller ailleurs. Ce qui était fort c’est que j’ai continué pendant 12 ans dans une voie qui n’existait pas, dans une sorte d’errance. C’est quand j’ai été nommée à Avignon que j’ai réalisé que j’avais moi-même tracé ce chemin. Aujourd’hui je suis très heureuse de voir que d’autres femmes sont nommées à ces postes et que les choses ont changé. Les jeunes cheffes d’orchestre qui sortent du conservatoire aujourd’hui ont toutes les portes ouvertes. C’est très rassurant pour l’avenir.  

Vous avez aussi permis à des compositrices tombées dans l’oubli d’être entendues pour la première fois. 
Au début de ma carrière, j’ai réalisé qu’il me manquait des modèles, mais je ne pouvais pas crier : « il n’y a pas de cheffes d’orchestres femmes ! », c’était beaucoup plus subtil de se demander : « il n’y a pas de compositrices ? ». Une fois qu’on a montré que le génie artistique des femmes a existé tout au long de l’histoire et qu’on le donne à entendre, on peut dire que le talent est toujours là aujourd’hui du côté féminin aussi, dans tous les domaines. C’était une métaphore, une manière de démontrer au monde que c’était possible.  

Comment avez-vous fait ?  
En 2013 j’étais invitée dans un festival à Toulon pour diriger un concert d’œuvres entièrement composées par des femmes. Je dois avouer que j’avais trouvé l’idée ridicule, parce que je ne connaissais aucune d’entre elles. Quand j’ai commencé à étudier les partitions, j’ai été stupéfaite de leur qualité musicale. Je me souviens qu’à l’époque, j’ai joué l’un des morceaux chez un voisin, et on m’a complimenté et demandé si c’était du Debussy. Non, c’était la compositrice Charlotte Sohy ! Quand j’ai dirigé ce concert, le petit-fils de la compositrice était dans la salle, je lui ai demandé s’il avait d’autres partitions et il me les a envoyées. C’est un concours de circonstances. Parfois, j’ai l’impression que cette pièce m’attendait.   

Que pouvez-vous nous dire de cette saison musicale à l’opéra d’Avignon ?  
Cette saison a un fil rouge pour les compositrices, qui est le concerto. Il y en aura un dans tous les concerts symphoniques. Les compositrices n’avaient pas la chance de s’exprimer par des symphonies, par exemple Louise Farrenc en a trois, Charlotte Sohy en a une, certes géniale mais seulement une. Elles se sont beaucoup exprimées par des concertos et c’était déjà osé, elles étaient plutôt cantonnées à l’espace privé. Cette saison est aussi celle des sortilèges, où on se demande pourquoi la musique nous est irrésistible. Tous les titres sont un peu mystérieux, enchanteurs, comme la 7e Beethoven, la 6e Tchaïkovski, la 4e de Schumann ou la 4e de Mendelssohn.  

Respect ! Découvrez l'exposition présentée à l'Hôtel de Région 
Jusqu'au 29 février 2024, découvrez le portrait de Debora Waldman dans l'exposition photo Respect !, qui rend hommage aux femmes inspirantes du territoire.

Mis à jour le 13 juin 2024