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Robin Renucci
Jean-Christpophe Bardot
Culture, Culture |

Robin Renucci, créateur d’arts et de liens !

Le nouveau directeur du TNM la Criée nous a reçu dans son bureau agencé comme la cabine d’un capitaine avec vue sur le Vieux-Port. Citoyen, comédien, metteur en scène et créateur d’art et de liens, Robin Renucci travaille sur sa première saison privilégiant l’écoute des habitants et le partenariat avec les compagnies du territoire dans sa nouvelle ville d’adoption. Rencontre avec cet artisan de l’imaginaire.

Comment vous présenteriez-vous ?

Robin Renucci: Je suis un citoyen, amoureux du théâtre, un amateur permanent au beau sens du terme, attaché aux mémoires, à la langue, à l’imaginaire. J’en ai fait ma vie, j’y passe mon temps, c’est mon métier ! L’imaginaire et l’échange avec les autres m’anime depuis l’enfance. Le rêve est pour moi très concret car lorsqu’on rêve à quelque chose et que nous travaillons à sa mise en œuvre, il peut se réaliser et comme je suis un utopiste par ailleurs, et bien je développe des utopies. Notre vie comprend quelques 720 000 heures, autant les passer à rêver, à imaginer le monde et à l’inventer.

Vous êtes à présent à Marseille, ville de tous les ailleurs, comment envisagez-vous Marseille ?

RR: C’est justement une ville de mémoire où les langues se conjuguent à chaque instant dans tous les lieux et à fortiori dans une maison de théâtre, des arts et de la pensée. Donc j’imagine qu’à partir de la Criée, lieu où le travail des hommes ont un lien avec la mer Méditerranée, où les arts sont une représentation du monde dans leurs symboliques, je souhaite les partager avec d’autres, prendre plaisir à la relation à partir de cet endroit qui les fait rayonner. Dans cette deuxième ville de France à l’histoire si importante, des imaginaires, des langues et des mémoires, je souhaite construire, c’est mon imaginaire du moment.

Connaissiez-vous Marseille auparavant ?

RR: Est-ce qu’on peut connaitre très bien une ville comme Marseille ? Je ne le crois pas. Mais oui, je connais cette ville depuis mes 16 ans, lorsque je me formais à mon métier dans l’enclave des papes dans le Vaucluse, je suis venu jouer sur le port.  Puis, je suis revenu faire des stages d’arts dramatiques qui m’ont conduit à l’école Charles Dullin et puis au Conservatoire national.

Ma seconde naissance si je puis dire est liée au Sud, au soleil, au Vaucluse, à la Provence et en Marseille en partie. Ensuite j’y suis venu pour tourner des films comme « Total Khéops »,  ou jouer au théâtre du Gymnase avec des acteurs marseillais et marseillaises. Sans prétendre connaitre parfaitement Marseille, je m’y sens bien et j’ai été très bien accueilli. Et comme on me l’a dit : « On devient marseillais dès lors qu’on le décide », aussi,  je me sens marseillais aujourd’hui.

Vous êtes identifié comme corse et donc du Sud, envisagez-vous le sud différemment ?

RR: Différemment je ne sais pas, mais développer des liens avec les deux rives, la pensée méditerranéenne et les peuples de méditerranée, bien sûr ! Parce qu’un théâtre est fait pour relier les gens ! Nous ne sommes pas séparés par la mer, au contraire, elle est notre point de ralliement.

Une bonne façon de vivre le Sud, c’est aussi d’ouvrir ce lieu, la Criée, ce théâtre de centre-ville qui focalise toute mon attention et permettra aux marseillais de vivre des expériences théâtrales européennes, internationales. Vivre le sud,  c’est aussi être attentif à la population et travailler avec des compagnies locales et également « hors les murs ».

La Criée propose de grandes œuvres esthétiques sur de très beaux plateaux mais nous pouvons partager des moments d’œuvres théâtrales en même temps qu’un plat dans un espace, une cour, un endroit de vie, un lieu scolaire, un lieu non dédié au théâtre. Le sud c’est le soleil, c’est l’énergie, c’est ce qu’on voit au travers de ces fenêtres, c’est le port de Marseille avec ses départs et ses arrivées, sans se sentir enclos dans des murs.

Vous souhaitez créer du lien, or Marseille est une ville très étendue, comment allez-vous procéder ?

R.R: Je crois que la culture existe par la singularité de chacun d’entre nous et l’envie de se confronter aux autres singularités et différences, à d’autres cultures. Relier les 111 quartiers de Marseille serait d’une grande richesse. Ce ne sont pas seulement les quartiers nord qui me préoccupent, dans l’est et le sud de Marseille aussi des activités artistiques ne sont pas proposées.  

Il existe une sorte d’assignation géographique, des endroits où les spectacles ne vont pas car il n’y a pas de lieux dédiés, donc pas de possibilité de voir une pièce de théâtre. Un enfant de Marseille qui ne se déplace pas ne peut pas accéder au théâtre. Partager un spectacle là où il n’y en a jamais eu, c’est nécessaire car les droits de chacun ne sont pas tout à fait égaux de ce point de vue-là. Il faut faire la différence entre culture et art. La culture des gens n’est pas forcément artistique, elle devient art dès lors que l’on passe au récit. Un enfant qui vous parle de sa famille, peut faire l’objet d’une œuvre théâtrale comme le récit d’une vie.

Mon but est de mettre de l’art le plus possible, créer des récits, des échanges, recevoir et collecter la parole et en produire des œuvres. Je me souviens d’une très belle œuvre de Carole Errante qui a donné la parole à des femmes des quartiers nord qui portaient pour la première fois des costumes de music-hall avec des talons aiguilles et des bas-résilles. Là le choc de deux cultures conjuguées devenait formidable ! Car une invention et un récit ont été réalisés à partir de ces femmes. Il permettait de créer un spectacle à partir de leur culture et leur absence de relation avec le théâtre. C’est tout cela qu’il faut tenter d’inventer pour la population afin qu’elle réponde à notre souhait de rencontre mais on ne peut pas le faire de façon verticale donc le meilleur moyen est de partager des moments avec eux, vivre des expériences pour construire des éléments de récits.

Vous êtes en plein travail de construction de la prochaine saison, comment allez-vous mettre en place tous vos objectifs ?

R.R: La prochaine saison proposera trois lieux : la grande et la petite salle de la Criée et le « hors les murs » de la Criée où bon nombre de possibilités de lieux non-dédiés au théâtre s’offre à nous : une place, une friche, un établissement scolaire…

En partant de l’expérience du public et en créant des récits, nous permettrons à toutes et tous de vivre des expériences. Celle de l’esthétique qui consiste à voir un spectacle afin de provoquer des réactions dans l’imaginaire du public. Une fois l’imaginaire du public ouvert, il passe alors à l’expérience critique où il peut dire : « j’ai beaucoup aimé ça ou pas ». Le fait de pouvoir se souvenir des images et de les nommer permet de se prémunir des préjugés.

Ensuite vient l’expérience pratique qui consiste à s’interroger : « pourquoi moi je ne ferai pas ça ? Jouer, danser ou lire un texte pour raconter une histoire aux autres ? » C’est le travail des professionnels que nous sommes et notre mission de service public, d’intervenir dans l’enfance en donnant la possibilité aux enfants de voir des spectacles, de pratiquer par des ateliers de théâtre et ensuite de débattre de ce qu’ils ont vu et pensé. Cela s’appelle l’éducation artistique et culturelle. C’est une grande responsabilité des Centres dramatiques. Nous travaillons avec les enseignants pour qu’ils développent ces centres d’intérêt dans leurs classes.

Nous travaillons sur le court, moyen et long terme par la formation dès l’enfance et la formation des amateurs. En partageant des œuvres esthétiques, en organisant des débats, des échanges autour du spectacle, des ateliers, nous activons le sens critique et le sens pratique qui donne envie de faire. Voilà notre travail ! Nous n’allons pas le faire tout seul, mais avec les équipes existantes localement : un centre social, une maison de quartier, une compagnie amateure ou professionnelle dans des endroits qui seront des relais. Nous ne sommes pas là pour tout assumer mais pour accompagner, relayer et mettre en avant des actions qui existent déjà.

Avez-vous déjà des contacts avec des compagnies ?

R.R: Je fais ça tous les jours. Dans mon bureau, il y a la carte de Marseille avec tous ses quartiers pour visualiser l’ensemble de la ville. J’ai choisi l’emplacement de mon bureau ici pour voir la ville, pour être sur le port au contact des gens, de la vie et de la lumière de la ville. Je rencontre et je passe tout mon temps à tisser des partenariats car je crois essentiellement à ça !

Etes-vous dans une démarche d’éducation populaire pour rendre la culture accessible à tous ?

R.R: Oui, vous êtes dans une maison des arts et de la pensée où la création, la transmission et l’éducation populaire et artistique sont les supports de l’action. Je pourrais être un artiste dans une maison qui fait des œuvres mais ça ne me suffit pas, car je suis un citoyen et un artiste qui a envie de rencontrer les autres avec le théâtre en créant des passerelles. Je ne le fais pas seul, mais avec des partenaires et surtout avec des jeunes gens car je suis venu essentiellement pour transmettre ce que j’ai appris à une jeunesse marseillaise. Je crois que, depuis cette capitale méditerranéenne va naitre un théâtre que je pressens comme typiquement marseillais et régional bien entendu. Nous jouerons et proposerons des formations dans les villes environnantes et les départements limitrophes.

Vous êtes dans les traces de Marcel Maréchal qui a essuyé les plâtres à la Criée, que pouvez-vous nous dire sur votre prédécesseur ?

R.R: Marcel est toujours là dans ces lieux, il a été un homme de théâtre formidable qui a inventé cette maison à l’endroit même où se tenait les halles à poissons. Effectivement il se trouve que je lui ai succédé deux fois. Une fois aux tréteaux de France où j’ai été directeur pendant 11 ans que j’ai quitté le 30 juin dernier pour venir à la Criée dans son ancien fauteuil le 1er juillet. A la Criée, il y a une équipe qui existe et pour certains d’entre eux depuis Marcel et puis des personnes très jeunes car comme je vous le disais cette maison est une maison de transmission. Pour ce qui est de l’école de théâtre, nous ne sommes plus en 1981, beaucoup d’écoles existent à présent notamment l’ERACM* et dès ma première saison en 2023-2024, je compte bien instaurer des contrats d’alternance avec des élèves comédiens en 3e année de l’ERACM. Ces apprentis comédiens marseillais, vivant à Marseille travailleront à la Criée.

*L'ERACM est un établissement de formation supérieure au métier d'acteur. Créé en 1990 à l'initiative de la Région Sud. (Ecole régionale d’acteurs de Cannes et de Marseille)

Quel sont vos espoirs pour Marseille en termes de création ?

R.R: Que la jeunesse marseillaise montre le chemin en théâtre, comme elle a su le faire il y a quelques années dans le rap. Je pense qu’il y a une capacité très importante de se servir de cet outil extraordinaire qu’est le théâtre. Pour moi, le théâtre est émancipateur parce qu’il permet d’échapper à des déterminismes sociaux, environnementaux et géographique. Nous parlions des quartiers nord dont on connait le principal problème : les transports.  Parfois la géographie est une assignation, on est là et on ne bouge pas et bien ce déterminisme-là, je souhaiterai pouvoir le briser le temps de ma présence ici en Région Sud. Permettre à tous d’avoir sa piste d’envol à Marseille.

Propos recueillis par Béatrice Michel