©Pierre Chevaldonné

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Les habitants de la Grotte Cosquer

Aucun humain, même au paléolithique n’a habité la Grotte Cosquer, plutôt réservée à des pratiques de cultes. A l’heure actuelle, alors que l’homme n’a plus accès à ce trésor préhistorique sous-marin, la faune sous-marine en a investi la partie immergée. Pour notre 3è épisode consacré à la Grotte Cosquer, nous avons interrogé Pierre Chevaldonné, chercheur au CNRS, spécialiste de la biodiversité des grottes et de la faune sous-marine et membre du conseil scientifique du Parc national des Calanques.

Pouvez-vous nous décrire l’environnement sous-marin des Calanques, de ces grottes et de la faune qui l’habite ?

Pierre Chevaldonné : L’environnement géologique de la côte des Calanques est très spécifique. Le karst le compose en majeure partie, résultant de l’érosion par dissolution de roches calcaires. Ce karst explique la présence de très nombreuses cavités, creusées par l’érosion de l’écoulement des eaux douces mais aussi de la mer. La Grotte Cosquer est une des plus grandes cavités connues sur ce littoral et dans la région. Elle est la plus grande des grottes en contact avec la mer, juste après celle de de Port-Miou, creusée par sa rivière souterraine.
Mes recherches m’emmènent également à étudier la faune dans les canyons profonds et les grottes sous-marine, j’ai eu la chance de me rendre dans la Grotte Cosquer où la faune est très caractéristique. Ce tunnel marin qui débute à -37 mètres sous l’eau pour aboutir à l’altitude 0 dans la cavité comprend une faune typique : des organismes fixés sur les parois comme de petits coraux ou des éponges. Et un peuplement mobile composé de petits poissons, crevettes, crabes qui trouvent refuge dans la grotte ou y vivent en permanence. Certains se mettent à l’abri de leurs prédateurs qui chassent à vue en bénéficiant de l’obscurité de la grotte, ils sortent pour chercher leur nourriture au bénéfice de la nuit en utilisant le passage que nous connaissons. Les plus petits organismes de l’ordre du plancton, peuvent passer par des fissures que nous ne connaissons pas. Ces grottes sous-marines sont une aubaine pour les chercheurs, nous pouvons y observer des processus écologiques et biologiques que l’on a coutume d’observer dans les grands fonds, ils deviennent, de fait, plus accessibles.

A quoi ressemblait la faune sous-marine en Méditerranée il y a 30 000 ans ?

Pierre Chevaldonné : Je ne suis pas spécialiste en paléontologie, mais nous savons que la faune marine a évolué depuis cette époque, nous le savons par les éléments qui subsistent. Le climat était beaucoup plus froid, donc les organismes devaient y être en partie différents, composant une faune plus boréale. Des espèces que l’on retrouve aujourd’hui dans l’Atlantique nord au large de la Bretagne, ou au niveau de la Baltique et de la Scandinavie. Certains de ces organismes ont aujourd’hui totalement disparu de la Méditerranée, même si les espèces de l’époque devaient composer des faunes et des paysages sous-marins sensiblement équivalents à ceux d’aujourd’hui mais seulement plus typiques des eaux plus froides.

La Méditerranée, elle-même nous donne des pistes avec deux signatures en termes de faunes. Située à la frontière entre des faunes subtropicales et des faunes plus boréales, c’est dans le nord-ouest de la Méditerranée, c’est-à-dire en grande partie dans notre région, que nous observons le mieux cette rencontre entre ces deux faunes d’une très grande richesse.

Vers quelles évolutions allons-nous en termes de faune sous-marine ?

Pierre Chevaldonné : Au cours des dernières décennies, nous avons pu observer une tendance. La faune méditerranéenne devient indéniablement plus subtropicale. Depuis l’époque de la fréquentation de la Grotte Cosquer, le climat n’a pas cessé de se réchauffer. Notre rivage, un des plus froids de Méditerranée, a vu augmenter la proportion de cette faune plus subtropicale. A l’inverse des espèces plus boréales, comme certaines gorgones pourpres par exemple qui supportent mal les épisodes de « canicule sous-marine », ont tendance à disparaitre ainsi que certains poissons. En revanche, des éléments faunistiques habituellement implantés sur les côtes du sud de la Méditerranée, se retrouvent sur nos rivages. Pour exemple : les girelles paons, espèce d’affinités subtropicales ont augmenté en peuplement ces dernières années. 

Parfois ces espèces parviennent à vivre ensembles et parfois, nous assistons à des phénomènes de remplacement. Des espèces froides boréales, comme certaines petites crevettes de grottes sous-marines ont presque entièrement disparu à la suite d’épisodes caniculaires sous-marins vers les années 2000. En lien direct avec ces fortes chaleurs de 1997, 1999 et 2003, une espèce de crevettes (mysidacés) qui vivait dans les grottes de notre région a été bel et bien remplacée par une espèce du même genre, également méditerranéenne, mais qui observe une tolérance plus forte à la chaleur. Ainsi, à l’échelle de quelques années, nous avons assisté à un basculement entre deux espèces. Ce n’est que le début des bouleversements que nous réservent les changements climatiques déjà amorcés.

Quelle est la différence entre les cycles de réchauffement naturel et le réchauffement climatique auquel on assiste ?

Pierre Chevaldonné : Ce sont deux choses très différentes, les cycles naturels s’étalent sur des dizaines de milliers d’années, et donc difficilement perceptibles à l’échelle de la vie humaine ou de la vie des espèces, y compris sur plusieurs générations. Ces cycles naturels lents s’étirant dans le temps permettent une adaptation de la faune et de la flore.

Pour ce qui concerne le réchauffement climatique, dû à l’activité humaine auquel nous assistons, s’avère extrêmement brutal et se superpose à toutes les autres atteintes environnementales induites par nos activités (pollution, surpêche, artificialisation de la nature). Il ne permettra pas à la majorité des espèces vivantes des ajustements en termes d’évolution, de processus de reproduction ou plus simplement d’adaptation. L’accélération du réchauffement climatique à laquelle nous assistons aujourd’hui est indubitablement le fait de l’homme.

La Méditerranée est une des zones les plus exposées sur le globe aux changements climatiques, nous tendons vers un remplacement de certaines espèces. Dans un premier temps, les espèces d’affinités boréales vont être poussées jusqu’à leurs derniers retranchements, ce qui signifie une migration vers le nord ou vers les profondeurs. Ces changements ne seront viables que pour les espèces qui détiennent d’ores et déjà ces capacités d’adaptation ou de migration, pas pour les autres.

Dans un second temps, tout un contingent d’espèces transfuges subtropicales ou tropicales vont migrer, via le détroit de Gibraltar et le canal de Suez, au nord de la Méditerranée pour finalement s’y installer. Ce ne sera pas sans conséquences.

Propos recueillis par Béatrice Michel