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Réchauffement climatique : quels impacts sur les incendies en région ?

Ingénieur chercheur à l’IRSTEA (L'Institut national de recherche en sciences et technologies pour l'environnement et l'agriculture, devenu INRAE), Michel Vennetier a longuement étudié l’écologie forestière. Ces dernières décennies, il a consacré ses recherches au changement climatique et à l’impact de celui-ci sur les forêts. Aujourd’hui à la retraite, il décrypte les spécificités de la région.

Peut-on déjà faire le lien entre le changement climatique et les incendies survenus dans la région ces dernières années ?

Michel Vennetier : Des gros incendies, il y en a toujours eu en région méditerranéenne. Il y en avait même davantage dans le passé. Avant les années 80, peu de moyens étaient consacrés à la lutte et la prévention des incendies. Aujourd’hui, les politiques publiques s’attaquent au débroussaillement, à la gestion des feux naissants, équipent les forêts en pistes et en citernes. Mais on a désormais des conditions climatiques extrêmes. Sur les 4 dernières années, nous avons eu 3 années avec les températures les plus élevées en 100 ans. Sur les 7 dernières années, 6 sont considérées comme sèches ou très sèches. Cette conjonction chaleur et sécheresse produit des incendies de plus en plus difficiles à arrêter. Avec ces conditions climatiques, les grands arbres et la végétation au sol meurent ou dépérissent et produisent de la biomasse sèche. Avec cette végétation sèche accumulée, particulièrement combustible et inflammable, les incendies vont plus vite et brûlent plus fort.

Avec le changement climatique, la chaleur et la sécheresse, de moins en moins de végétaux vont pousser. Est-ce que cela ne va pas ralentir la propagation des feux ? Autrement dit : à cause du changement climatique, est-ce qu’il ne restera bientôt plus rien à brûler ? 

M.V : Nous n’en sommes pas là. Il y a des endroits où on passe d’une forêt fermée à une forêt ouverte, puis d’une forêt ouverte au maquis ou à la garrigue. Quand une forêt s’ouvre, elle fait entrer la lumière dans les sous-bois, ce qui augmente sa vigueur et favorise la propagation des incendies. Nous ne sommes pas encore au stade de la désertification, mais il est possible que dans quelques dizaines d’années, la végétation combustible diminue.
Par ailleurs, avec la répétition des incendies, le paysage est déjà modifié. L’abandon agricole a permis à la forêt de gagner en surface, mais l’abandon de ces forêts a aussi permis à la végétation de se densifier, ce qui a augmenté le risque d’incendie. Pendant longtemps, la forêt était exploitée et des coupes régulières étaient faites. Aujourd’hui les 2/3 des forêts de la région Sud sont privées (3/4 en Occitanie) et malheureusement, une bonne partie d’entre elles n’est pas du tout ou pas suffisamment entretenue ni exploitée, donc la biomasse s’y accumule.

Le gaz à effet de serre dégagé par des incendies démultipliés ne va-t-il pas contribuer encore davantage au réchauffement climatique et créer un cercle vicieux ?

M.V : Oui. Nous l’avons étudié dans le contexte spécifique des Maures, qui est je pense représentatif de ce qui se passe partout. Nous avons montré qu’il y a deux seuils critiques. Le premier, c’est la fréquence des incendies. Quand il y a plus d’un feu tous les 25 ans sur la même zone, il y a un effondrement de l’écosystème. Il faut environ 50 ans pour que le carbone contenu dans le sol revienne à son stock initial après un feu. Si ce stock n’est pas entièrement renouvelé, il y a donc une perte de carbone, qui cause un excès de gaz carbonique dégagé dans l’atmosphère. Le sol perd en qualité et devient moins fertile, en conséquence, les végétaux s’y développent moins et les stocks de carbone peinent à se refaire. C’est un premier cercle vicieux. Le 2e seuil critique, c’est la sécheresse. Au-delà de trois sécheresses d’affilée, outre le dépérissement des arbres et des autres végétaux, des pans entiers de la biodiversité, comme les vers de terre, les fourmis, la microfaune et les communautés de bactéries sont impactés. Or, ils participent également à la qualité des sols. Pour couronner le tout, les feux répétés et les sécheresses répétées ont des effets qui font plus que s'additionner ! Là où il y a eu des incendies répétés, les sécheresses font plus de dégâts qu'ailleurs, et là où les sécheresses se sont répétées, les forêts souffrent plus des incendies. Comme sécheresses et incendies risquent d'être plus fréquents dans les décennies à venir, certaines forêts de la région pourraient être dégradées de manière quasi-irréversibles.

"Les jeunes résistent mieux que les vieux. C’est vrai pour les humains et pour les arbres"

Comment faire pour éviter ça ?

M.V : Il ne faut surtout pas relâcher l’effort. Comme le climat devient de plus en plus violent, il va même falloir faire de plus en plus d’efforts. Le débroussaillement est primordial et doit être augmenté. Pour que les forêts dépérissent moins, il faut les gérer davantage. Quasiment toutes les études montrent que dans un contexte de sécheresse, des éclaircies limitent de façon significative les dépérissements de forêts, donc conservent leur capacité à fixer du carbone tout en limitant le risque incendie. Dans la région, il y a beaucoup de bois qui pourrait être récolté et qui ne l’est pas. Avec, nous pourrions faire de la menuiserie et des charpentes, du bois d’énergie, de la papèterie. La gestion de la forêt a le triple avantage de fournir des emplois, des matières premières locales et de limiter les risques : on y gagne sur tous les tableaux.
Aussi, les jeunes résistent mieux que les vieux. C’est vrai pour les humains et pour les arbres. Dans notre région, les arbres âgés sont nés sous un autre climat, moins chaud, plus humide: en tant qu'individus, ils sont donc mal adaptés au climat actuel et futur, même si génétiquement certaines de ces espèces ont la capacité d'y résister. Pour preuve, les études sur la santé des forêts en région sud montre que toutes les espèces principales, chênes blanc et vert, pin sylvestre et même le pin d'Alep, pourtant le plus résistant à la sécheresse et à la chaleur, ont des taux de défoliation très élevés, d'au moins 40% (plus de 50 ou 60% suivant les sites pour le chêne blanc). Il leur manque donc en moyenne presque la moitié de leurs branches fines et de surface de feuilles ou aiguilles. Les sapins en montagne sont aussi fortement dégradés.

En régénérant les forêts, on va provoquer une nouvelle génération mieux adaptée au changement climatique, qui va pousser plus doucement, faire moins de branches et plus de racines, sera moins vulnérable. Il faut aussi favoriser des forêts plus mélangées, avec de multiples espèces d'arbres et arbustes différents, dans certains cas avec des âges variés au sein des parcelles : pour éviter qu'une maladie, un parasite ou un accident climatique ne détruise intégralement des peuplements, comme cela s'est déjà vu dans le passé.

Guerre du feu, la Région Sud s'engage
 

Les forêts de Provence-Alpes-Côte d’Azur font partie intégrante du patrimoine régional naturel à préserver. A la fois pour notre bien-être et la beauté du territoire mais également pour l'importante filière sylvicole, qui en dépend. Après les étés 2016 et 2017 marqués par de très nombreux incendies (près de 15 000 hectares de forêts sont partis en fumée), l’impact pour la forêt régionale et les territoires fut lourd en termes écologique, paysager, économique et social. La Région Sud a immédiatement pris des mesures en mettant en place une force de frappe contre les incendies de forêt. C’est pourquoi un dispositif ambitieux a été crée :  « la guerre du feu » partie intégrante du Plan Climat régional. Ce dispositif s’articule autour de 3 axes majeurs.

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