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Particulier, Culture |

Une journée sur le chantier de bénévoles du château de Thouzon

Depuis un millénaire, le château de Thouzon surplombe la ville du Thor, dans le Vaucluse. Et depuis plusieurs décennies, des bénévoles s’y succèdent pour restaurer cet édifice, inscrit à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques. Cet été encore, douze courageuses et courageux volontaires ont passé deux semaines sur le chantier.

Depuis le petit parking aux pieds de la colline de Thouzon, on aperçoit les pierres blanches du château qui transpercent la garrigue. Le long du sentier, qui réserve une gentille grimpette, les oreilles sont chatouillées par le tintement des pioches. Ici, les maçons bénévoles de l’association Rempart sont à l’œuvre. Ils viennent d’un peu partout en France, mais aussi d’Italie, d’Espagne ou d’ailleurs. Tous ont établi le camp pour deux semaines dans la ville du Thor. Ils sont manœuvres sur le chantier le matin, et se muent en touristes après le déjeuner. Pour accueillir tout ce beau monde, il y a Alain Péron. Depuis qu’il a commencé à encadrer ce chantier en 1988, il a vu passer des ribambelles de bénévoles venus du monde entier. Le château a même été le théâtre d’une histoire d’amour qui s’est soldée par un mariage. Mais pour la plupart d’entre eux, il s’agit surtout d’apprendre à manier la truelle.
« Les bénévoles apprennent à travailler sur un monument historique, ce qui n'est pas du tout évident pour tous les maçons d'aujourd'hui, qui n'ont pas l'habitude de manier la chaux, de travailler de la pierre calcaire. Il y a un peu de taille de pierres, beaucoup de montage de murs. On leur apprend à lire et observer l’existant, à comprendre pourquoi et comment travailler sur des murs médiévaux. Beaucoup de nos jeunes se sont dirigés ensuite vers des métiers proches du patrimoine. Ça fait partie aussi de nos objectifs et ça, c'est une grande réussite » confie Alain.

Secret d’histoire

Car avec ses 34 étés passés sur le chantier, Alain est évidemment passionné de patrimoine. Au fil des ans, il a épluché les archives pour mieux connaître le château et son histoire. « En l’an mille, sur cette colline, il y avait un village, avec une église, un cimetière, et c'est tout. Puis au début du XIe siècle, les moines de l'abbaye bénédictine de Saint-André de Villeneuve sont venus ici implanter un monastère, qui est le grand bâtiment que l’on voit encore aujourd’hui. Autour de 1202, le comte de Toulouse s’est approprié le secteur. Il a dégagé les moines et a transformé le monastère en château fort. Celui-ci est passé de main en main puis a été abandonné. Aujourd’hui si ce monument est en ruines, ce n’est pas, comme beaucoup le pensent, à cause de la révolution. Les plus gros dégâts ont été commis au XIXe siècle, par des gens du pays qui l’ont dynamité pour récupérer les pierres. C’est une pratique courante, hélas. Aujourd’hui il reste l’Eglise qui est entière, quelques remparts et quelques tours », retrace Alain en déambulant dans l’enceinte du château. Nous y croisons Mr Joël Jayer, architecte du patrimoine à la retraite, qui a suivi le chantier depuis la création de l’association en tant que bénévole : « malgré mes 80 ans, je continue de me passionner pour ce chantier. Je venais enfant me promener avec ma famille. Et puis, jeune étudiant architecte je suis venu y faire mes premiers dessins de la petite chapelle, avant qu’elle ne soit vandalisée. Par hasard et par chance, ces dessins ont servi par la suite à classer cet édifice. Lorsque j’ai vu la création de cette association de bénévoles, ça m’a ravi. Cet attachement que j’ai ressenti était partagé par d’autres. La jeunesse est là pour prendre la relève ».   

Les maçons du cœur

Si les bénévoles se donnent du mal chaque été, c’est pour que le grand public puisse, lui aussi, s’imprégner de l’histoire du lieu, en comprendre les enjeux et les mystères, découvrir au passage quelques curiosités. Il y a dans l’Eglise cette copie du retable de Thouzon, aujourd’hui conservée au Louvre, cet hommage à René Char qui, inspiré par ces lieux a écrit le poème Chérir Thouzon ou, dans un registre plus frivole, cette étrange sculpture érotique dont on se demande bien comment elle a pu atterrir là. Pour que tous ces trésors aient le plus beau des écrins, les allers-retours s’intensifient aux abords de la bétonnière. L’objectif : restaurer les joints de la façade nord. C’est Nicolas qui supervise le chantier. Il vient depuis 22 ans, d’abord comme bénévole, puis il a gravi les échelons de l’échafaudage jusqu’à devenir chef de chantier. Le reste de l’année, il travaille dans le bâtiment, où il fait du béton armé. Restaurer le patrimoine, pour lui, c’est des vacances. « C’est avant tout une passion, affirme-t-il. Notre action permettra au monument de vivre encore 100 ou 150 ans, avec l’espoir que les générations avec qui nous partageons cette aventure poursuivrons dans la restauration du patrimoine. On les voit, au fil des jours, dévoiler leurs parcours, leurs tempéraments, et développer leur sensibilité, leur œil pour observer le bâti ».

Cloques en stock

A mesure que l’œil pour le bâti s’affûte, les cloques poussent dans les paumes des bénévoles. « Pour l’instant, j’ai beaucoup pioché ! lâche Ricardo, les mains rougies par le mercurochrome. Je suis venu d’Italie pour travailler mon français et pour aider les autres. Ici, nous faisons deux ateliers, celui de maçonnerie et celui d’archéologie. L’après-midi, nous allons visiter les environs tous ensemble, et le soir nous nous retrouvons au stade, où nous sommes hébergés, pour préparer notre dîner ». Aujourd’hui, aux abords de l’entrée du château, ce sont d’autres bénévoles qui manient la pioche, sous le regard attentif d’Olivier, archéologue et médiéviste : « sur le château, nous voulons reconstituer le cheminement d’origine. Nous essayons de dater la première entrée précisément, puis les deux suivantes, qui seraient du XIIIe siècle. Lorsque des assaillants arrivaient au château, ils devaient passer par cette première enceinte, puis en montant vers la deuxième entrée, ils offraient leur flanc droit à la portée des meurtrières situées en face, et enfin ils étaient obligés de montrer leur dos aux défenseurs pour passer la dernière entrée. C’est un dispositif en chicane. On voit déjà des éléments apparaître depuis qu’on a commencé le chantier. Lorsque tout sera nettoyé, nous pourrons comprendre comment les niveaux de sol fonctionnent avec le reste de la construction. ».   

Sur le chantier, les plaisanteries vont bon train. « Au bout de 15 jours de cohabitation, ils pleurent parce qu’ils ne veulent plus se séparer, s’émeut Alain. Dès le premier soir, on dirait qu’ils se connaissent depuis toujours et au bout de quelques jours, c’est une grande amitié qui est née. C’est magique de voir se tisser des liens comme ça ». Des grandes amitiés, il s’en nouera jusqu’en 2025, date officielle de la fin de ce chantier qui aura duré 38 ans. Après, ce sera au public d’écrire la suite de l’histoire du château de Thouzon.

Les chantiers de bénévoles de la CORAC
La Commission Régionale des Associations de Chantier (CORAC) fédère les 13 associations de chantiers de bénévoles en Région Sud depuis 1989. Pour les jeunes comme pour les moins jeunes, ces chantiers sont une manière utile et accessible de passer ses vacances, en combinant apprentissage technique, tourisme et franche camaraderie. Chaque année d’avril à octobre, plus de 80 sessions sont organisées aux 4 coins de la Région. Participez à un chantier près de chez vous